Mouvement international de la Réconciliation


TOGO

RAPPORT DES SEMINAIRES : FONDEMENTS DE LA NON-VIOLENCE ACTIVE ET EVANGELIQUE

Atakpamé : 9 – 12 août 2006
Sokodé : 14 – 19 août 2006

«…Scruter la nuit et invoquer le jour, au ras de l’actualité ... »
( Fabien Ebaussi Boulaga, Lignes de résistance, éditions Clé, Yaoundé, 1999)

1.Préalables 

1.L’origine des invitations

Depuis des années, le MIR s’est senti interpellé par la situation politique, sociale et humaine du Togo.
En 1998, la branche française du MIR2 était déjà venue au Togo pour animer une session de formation sur les fondements de la non-violence active évangélique.
On peut ajouter qu’il y a deux membres de la branche française du MIR au Togo : une sœur française et un Togolais.

Il y a de cela un an, le MIR a été invité à venir animer des sessions de formation à la non-violence par deux groupes : le CRAC (Cercle de Réflexion et d'Action pour Christ), situé à Atakpamé, et l’Eglise Evangélique Presbytérienne du Togo, en lien avec le MJS, (Mouvement Justice et Solidarité, membre du Conseil oecuménique des Eglises), à Lomé.

Le MIR a pu répondre favorablement à la première de ces deux demandes et, durant le mois d’août 2006, une session a été organisée à Atakpamé, en collaboration avec le CRAC. Mais, malheureusement, n’ayant pas encore obtenu le financement nécessaire pour l’animation d’une session pour le MJS, la formation destinée à ce groupe a été reportée au printemps 2007. Cependant, saisissant l’occasion de la venue du MIR au Togo en août, Justice et Paix Togo a mis en place avec le MIR une formation à Sokodé.
Grâce au financement du Secours catholique France, ces deux sessions (avec le CRAC et Justice et Paix Togo) ont pu avoir lieu. Tous nos remerciements vont vers le Secours catholique pour ce soutien.


2.Contexte antérieur : le Togo en avril 2005

Il est nécessaire de resituer le contexte politique et social du Togo, qui, depuis ces derniers mois, a traversé de très grands bouleversements politiques et humains.

Après la mort de l’ancien président du Togo, Eyadema Gnassingbé, en février 2005, des élections ont eu lieu en avril 2005. Ces élections furent précédées d’actes d’intimidation visant l’opposition politique et les églises, qui n’avaient de cesse de réclamer des élections transparentes, justes et démocratiques.

Or, les élections furent marquées des fraudes, confirmées par les observateurs internationaux (à l’exception de ceux du gouvernement français qui n’ont rien vu passer. On peut supposer qu’il leur manque les repères fondamentaux en la matière ou que le gouvernement est aveuglé par ses propres intérêts).

Quand les résultats furent contestés par de nombreux citoyens dans la rue, ces protestations furent violemment réprimées par l’armée. L’état togolais parle de 58 morts, Amnesty International avance le chiffre de 811 morts. Le chiffre réel est sans doute encore plus élevé. A cela s’ajoutent 32000 réfugiés, partis vers le Bénin et le Ghana voisins, 16000 déplacés à l’intérieur du pays et des maisons, voire des quartiers entiers, saccagés pour intimider la population.

Nos médias ont rapporté les violences qui ont eu lieu à Lomé. Mais en dehors de la capitale, d’autres villes ont été très affectées, dont Sokodé et Atakpamé, où se sont situés nos séminaires. A Atakpamé, nous avons pu visiter la maison saccagée du leader de l’opposition. Lui-même a pu s’enfuir quelques instants avant l’arrivée de l’armée. Un petit garçon de 7 ans environ, qui était sur le site à ce moment-là, nous a montré le poulailler où il s’était caché avec ses deux petites sœurs à la venue de l’armée.

On nous a montré un quartier de la ville qui a été entièrement détruit et des cours des maisons, par exemple celle de l’OCDI (Organisation de la charité pour le développement intégral), qui ont servi de refuge et de premiers camps de réfugiés.
La ville est construite sur trois collines. Dans les champs alentour traînent les ossements d’au moins 120 personnes, tuées lors de leur fuite. Parfois, des chiens reviennent de leurs expéditions avec des os humains en guise de butin et les déposent sur le marché.
La mort, le trauma, la peur sont encore si présents, comme tout s’était passé hier. Tous les réfugiés ne sont pas revenus, loin de là, car deux milices, sous couvert de l’armée, essaient encore de faire la loi dans la région. Ils recrutent leurs soldats dans des vallées reculées, extrêmement pauvres, où les hommes n’ont que peu d’avenir, et les paient, entre autres, avec des drogues.

Cette situation a cependant marqué aussi un moment d’éveil pour une bonne partie de la population : éveil à une solidarité et un courage extraordinaires, pendant et après les évènements, une prise de conscience aigue de l’urgence d’une prise en charge de la situation sociale : éduquer les enfants, impliquer les femmes dans l’amélioration des conditions de vie, lutter contre le chômage, favoriser l’animation rurale dans des enclaves comme l’Akébou, évangéliser pour témoigner de l’infinie valeur de chaque vie et de la responsabilité liée à cette vie.
Les personnes présentes à la session à Atakpamé étaient tous et toutes engagé(es) dans des associations partageant l’un de ces buts et travaillant avec la population de manière très concrète. Nous avons senti en eux une volonté et une détermination à refuser la fatalité de la violence, à évoluer et à faire évoluer les victimes en acteurs et actrices et à chercher une approche globale, touchant toutes les couches de la société, pour éviter la répétition de pareilles violences dans l’avenir, particulièrement lors des prochaines élections législatives.


3.Le contexte politique pendant notre visite

Les exactions de l’année dernière ont eu pour conséquence la mise en place du « Dialogue intertogolais ». Durant ces derniers mois, des représentants de la société civile, des églises et de l’opposition ont été consultés, par l’intermédiaire du Burkina Faso. Ces consultations ont culminé le 20 août avec la signature d’un accord politique global à Lomé, en présence de Blaise Compaoré, le président burkinabé qui a contribué à cet accord, des ministres des pays voisins comme le Ghana et le Bénin et des représentants de l’Union Européenne et de la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l`Afrique de l`Ouest).

Les accords portent sur les thèmes suivants :

La mise en place d’une nouvelle Assemblée nationale à l’issue d’un processus électoral transparent, juste et démocratique,
Les mesures relatives à la sécurité, aux droits humains, aux réfugiés et personnes déplacées, (y compris la lutte contre l’impunité et « la formation d’une commission qui proposera des mesures susceptibles de favoriser le pardon et la réconciliation nationale »),
La poursuite des reformes constitutionnelles et institutionnelles nécessaires à la consolidation de la démocratie de l’Etat de droit et de la bonne gouvernance,
La formation d’un gouvernement d’unité nationale et
Quelques dispositions finales, d’ordre pratique.
(voir : http://www.republicoftogo.com/data/files/ACCORD%20OUAGA.)

Cet accord représente une nouvelle étape. La démocratisation devient possible, il est devenu légitime d’en parler et d’avoir dorénavant un point de repère commun, qui situe le Togo dans le cadre du droit international opposable à tous.
En outre, cet accord a été élaboré au travers de consultations réunissant différents acteurs de la société jusqu’alors sans voix, ce qui constitue une nouveauté sans précédent pour le pays.
Or, les réactions sont diverses et variées. Beaucoup hésitent à y voir une percée et se sentent sceptiques, arguant que ce ne sont pas les papiers et les accords qui ont manqué dans le passé, mais leur mise en pratique. D’autres sont plus optimistes et y voient les prémices d’un changement qui se prépare.
Mais d’un côté comme de l’autre, nombreux sont ceux et celles qui avouent que c’est la toute première fois dans ce pays qui a connu 38 ans de dictature, que la loi du silence n’est plus toute-puissante. Il est devenu possible d’oser prendre la parole, ne serait-ce que timidement et avec grande prudence.

2. Les sessions

1. Cadre et participants

Environ 50 personnes ont pu participer à ces 2 sessions, qui se tenaient à Atakpamé et Sokodé pendant le mois d’août. Tous les participants étaient choisis par les organisateurs pour leur engagement concret sur le terrain et leur capacité à mobiliser et former d’autres personnes. Ils venaient des associations suivantes :

* Le CRAC: Cercle de réflexion et d'action pour Christ,
* Le CRAPEF: Cercle de réflexion et d'action pour la promotion et l'émancipation de la femme,
* L’OCDI Atakpamé: Organisation de la charité pour un développement intégral ou CARITAS Atakpamé,
* Le Mouvement CURSILLO d'Atakpamé,
* HP: Humanitaire Plus,
* La CJP Atakpamé: Commission Justice et Paix Atakpamé,
* L’ODI : Organisation pour un développement intégral,
* La CAPER : Coordination des acteurs et protecteurs des enfants pour leur rédemption,
* Le CSA : Collège Saint-Albert-Le-Grand d'Atakpamé.
* Justice et Paix Togo : 3 représentants de chacune des 7 diocèses et 4 du siège national.

Le programme des journées se composait: d’une prière du matin, sur le thème du jour, préparée par les participants ; de travaux en petits groupes et en plénum ; d’exposés suivis de discussion ; d’exercices physiques qui sont des mises en situation, suivies d’analyses ; du visionnage de trois documentaires, suivi de discussion et des célébrations.

2. Objectifs

Donner aux participant (e)s une base solide de connaissances qui permette un véritable et libre choix face à la non-violence.
Permettre aux participant (e)s et groupes présents d’analyser des situations de violence et de devenir acteurs.
Favoriser l’émergence d’une synergie de groupe autour de projets communs.

3. Contenu

Sortir de la violence : Qu’est-ce que la violence ? Types de violences. Définition des termes. Violence et injustice. Violence et souffrance. Réactions à la violence. La spirale de la violence. Gérer sa propre violence.
Explorer la non-violence active : Terminologie. Histoire. Anthropologie de la non-violence. Buts et moyens. Exemples de non-violence dans la culture locale. Exemples historiques. Qu’est-ce que l’inculturation.
Cassette vidéo : Kirikiou et la sorcière
Que dit la Bible de la violence et de la non-violence?
Pardon et réconciliation : ce que c’est et ce que ce n’est pas, sur le plan psychologique, sociologique, biblique.
Documentaire : Vérité et Réconciliation en Afrique du Sud (Envoyé Spécial, Fr2)
Gestion des conflits : méthodes d’analyse d’un conflit, faire face à l’agresseur, gestion des peurs, application des méthodes non-violentes à la résolution d’un conflit,
Dynamique et progression d’un groupe d’action non-violente


Découvrir la différence entre violence et non-violence fut une étape difficile dans ces formations, mais importante. Tant de violences que nous subissons sont cachées, sournoises, invisibles. Quand elles sont justifiées par les traditions, elles sont quasiment inconscientes. Pour ce qui est des violences institutionnelles, étatiques, elles sont conscientes, mais non dites. La loi du silence et la peur ont régné avec efficacité pendant 39 ans au Togo. Pour une population dont l’espérance de vie est de 51 ans pour les hommes et de 53 ans pour les femmes et dont la moitié est âgée de moins de 15 ans, il n’y a que peu de gens qui se souviennent d’autre chose que de la dictature d’Eyadema.
Mais il y a aussi le mélange de concepts dans tous nos pays volontairement introduit : parler de non-violence les armes à la main, de justice là il aurait plutôt fallu parler de corruption, de vérité là où il s’agissait de mensonge et de manipulation. Finalement, tous les mots clés, les concepts, les repères sont brouillés. On ne sait plus de quoi il est question. Dans un premier temps nous avons donc dû tous faire face à ces difficultés.

Un autre élément délicat est la co-existence de la culture traditionnelle et de la culture occidentale, qui crée déjà les ruptures d’une société à deux vitesses. A ceci s’ajoute la culture de l’évangile, terreau de notre compréhension de la non-violence active. Ceci a motivé une parenthèse sur l’inculturation, qui reconnaît à chaque culture l’existence d’une part de la vérité et des valeurs évangéliques, mais qui reconnaît aussi que l’évangile vient questionner toutes nos cultures en vue de les faire évoluer. La discussion a montré combien il était important de ne pas renforcer ces ruptures et de situer non seulement chaque être humain, mais aussi chaque culture, comme un organisme qui évolue et d’affirmer que Jésus semble avoir prévu cela, y compris les difficultés que cela implique. Un élément important de la non-violence est de mettre ces cultures et différences en dialogue.

Suite au documentaire « Vérité et Réconciliation », une bonne partie de la discussion a porté sur le chemin personnel qui peut aider la victime à dépasser ce stade, à devenir d’abord survivant, et « care-giver » ensuite. (Réflexion fondée sur un manuel élaboré par les Mennonites en Afrique du Sud en 1995 pour le travail avec des groupes de victimes). Dans une ville si affectée par la violence il y seulement 15 mois, ce thème préoccupe surtout les animatrices de groupes de femmes.

Ce même documentaire a donné lieu à une autre discussion : la réconciliation prépare le terrain pour une démocratisation, parce qu’elle intègre la différence3 (exemples de Anton Ceta au Kosovo et de Gandhi avec les intouchables).

Notre public à Atakpamé était œcuménique. Nous avons donc travaillé sur l’importance de l’œcuménisme dans la démocratisation des anciens pays communistes en Europe de l’Est (Allemagne de l’Est, Roumanie).

Parler de réconciliation dans un contexte tel que celui du Togo aujourd’hui est un défi énorme, à la fois sur le plan personnel et sur le plan sociétal. Dans ce cadre, il est nécessaire pour les participants aux sessions de mener une réflexion objective, mais, au-delà, il est essentiel de leur donner le temps et les moyens de toucher du doigt la résonance de ces réflexions dans leur vies personnelles. Parfois, pour y arriver, une discussion ou un topo ne suffisent pas. Un temps en silence, une célébration sont plus adaptés car ils s’adressent à la personne dans sa globalité et situe l’apprentissage, l’intégration à un niveau encore plus profond. Une célébration met la vie au centre et permet de toucher là où les arguments n’arrivent pas toujours. Elle a ainsi un potentiel de guérison et ouvre des horizons pour l’avenir. Une célébration renforce la cohésion entre les participants.

Nous avons donc vécu deux temps de célébration :

Le premier se déroula de la façon suivante. Le soir, nous étions en cercle de chaises autour d’un feu. Après une lecture des Ephésiens 2,14-17, nous avons simplement transmis une croix de l’un à l’autre. La seule consigne : pendant qu’une personne tient la croix, tous les autres prient avec elle, pour sa croix personnelle, mais aussi pour la croix de la société, qu’elle aide à porter. Les personnes étaient libres de vivre ce moment en silence ou de dire une prière spontanée.

Ce tour a duré plus d’une heure … des prières, des chants spontanés et des moments de silence intense s’alternaient. Un simple verset, suivi du Notre Père, a conclu la célébration : « C’est un feu que je suis venu apporter sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » (Lc 12,49).


Au début, une participante, voyant le feu, s’exclama: « C’est la Pâques ! ». Cette veillée est devenue en quelque sorte une célébration de Pâques, un passage, une libération pour certains, un moment de choix. Et pour des raisons que je ne peux expliquer, j’ai eu l’impression qu’après cette veillée le groupe Justice et Paix était devenu un corps.

Quant à notre second temps de célébration, qui nous permit de clore nos sessions, ce fut un lavement de pieds. La personne qui choisit la non-violence comme mode de vie et d’action n’est pas supérieure aux autres. Elle devient serviteur, servante des autres et de la société, et à son tour elle aura aussi besoin de leur service, de leur prière et de leur présence. Le lavement de pieds met en valeur chaque personne et montre qu’elle est importante et capable de contribuer.

Nous avons commencé la célébration par une histoire togolaise : « Quand Dieu créa la lune et les étoiles », un très bel exemple qui permet d’illustrer le fait que certaines valeurs sont déjà présentes dans une culture.

Quelqu’un nous a dit : « Cette clôture marque un début. »

« …Scruter la nuit et invoquer le jour, au ras de l’actualité… »

C’est dans une librairie de Lomé que j’ai glané ce petit bout de phrase, sur le dos d’un livre. Ces mots ont attiré mon attention, au début de mon séjour sans doute pour leur note poétique, à la fin de mon séjour parce que j’avais l’impression d’avoir partagé 17 jours avec des hommes et des femmes qui l’incarnent.

Des hommes et des femmes qui n’ont pas fui la nuit, qui l’ont partagée avec leurs concitoyens, avec leurs frères et sœurs ; cependant des femmes et des hommes qui ne se sont pas soumis à la nuit, qui ont essayé de comprendre dans les petites choses comme les grandes, et qui aujourd’hui guettent le jour, qui acclament les premiers signes de cette aurore et qui se mettent à construire la suite ; qui, avec prudence,  défient la loi du silence et qui parlent car « rien ne fut sans la parole »4, la nôtre aussi, et qui deviennent ainsi co-créateurs, co-créatrices de l’actualité et de notre monde.

C’est à elles, à eux que nous adressons notre profond respect, notre gratitude et notre amitié,


Chantal de la Forge,
Sœur du Cénacle et MIR France
Vogan, Togo

Maria Biedrawa,
Co-présidente du MIR France
Paris

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Les prises de position du MIR quant à la politique française au Togo
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Photos Session de formation à la non-violence au Togo, été 2006
Session à Atakpamé
Session à Sodoké
 
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