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REPUBLIQUE
DEMOCRATIQUE DU CONGO
 Campagne
sur le traitement des minerais et le respect des droits humains au Katanga
(pdf)
par Maria Biedrawa, co-présidente du MIR
Maria Biedrawa a animé des sessions de formation à
la non-violence pour la branche française de I'IFOR en
République démocratique du Congo, durant l'ete 2003. Elle
nous relate son séjour et ce qu'elle en a rapporté :
Depuis le 17 juillet, la République démocratique du Congo
(RDC) tourne une page douloureuse de son histoire
et essaie de devenir ce que son nom proclame : une république démocratique.
Ce jour marque un événement, avec un avant et un après.
Un avant, trop proche pour être absent. Depuis
la fin de la colonisation, une dictature ; puis un mélange de
guerre civile avec les armées de sept pays voisins actives sur
le territoire, parfois téléguidées par d' autres
pays encore, intéressés par la richesse du sous-sol congolais…
trois millions et demi de morts; un président assassiné
; une économie en chute libre dans un pays qui pourrait être
parmi les plus riches du monde, mais qui figure à la 8° place
en partant du bas de la liste ; ensuite les tentatives de médiation
lors du dialogue intercongolais et les accords de Sun City en Afrique
du Sud.
Un après qui n'est pas encore là : des
élections libres, transparentes et démocratiques, les premières
dans l'histoire, dans deux ans, trois peut-être.
Entre temps: une transition avec des sentiments de paralysie,
car la souffrance du passé pèse encore trop, ou bien de
soulagement, car au moins, la guerre est finie ; des sentiments de peur,
de scepticisme, de confusion (car par OU commencer ?) mais aussi d'espoir
modéré, dE volontarisme, même, quant a l'avenir. Et
surtout des défis immenses quant au présent: Le défi
de reconstruire un pays d'après-guerre, son infrastructure, son
économie, le sortir de l'état de survie; le défi
de construire une réalité jusqu'alors inédite, une
démocratie, mot qui reste encore énigmatique. On
pressent seulement ce que cela veut dire: changement de mentalités,
changement des façons de faire, changement de mœurs, une reconstruction
morale.
Quelques-uns ont conscience qu'un jour le peuple sera amené à
un travail de vérité, de réconciliation,
de pardon. C'est au prix d'un tel travail que la répétition
de la tragédie pourra être évitée. Mais si
toutefois ceci est exprimé, l'hésitation l'était,
elle aussi : « Nous n'avons pas un Nelson Mandela, ni un Desmond
Tutu pour nous sortir de cette impasse. »
Un caprice de la compagnie aérienne m'a soumise à un imprévu
et je suis donc arrivée à Lubumbashi, dans l'extrême
sud-est du pays, lors des premiers jours de la période
de transition. Tous ces sentiments, les peurs et les espoirs qui habitaient
les gens, étaient alors à vif, au cœur de ce moment
privilégié.
C'est dans ce contexte que j'ai passé d'abord quatre semaines,
partageant simplement la vie quotidienne de ceux qui m’entouraient.
Ils m'ont invitée dans leurs familles et à leurs rencontres,
ils m'ont emmenée en promenade pour me montrer des choses intéressantes,
ils m'ont présenté leurs amis ou bien les enfants dans la
rue et ceux-ci m'ont arrêtée pour parler un peu, et pas seulement
pour de l'argent. Ce furent des moments riches, des rencontres chaleureuses,
vraies, déroutantes parfois, désarmantes aussi. C'est une
chose que de savoir combien le lien d'appartenance est constitutif de
la société africaine, c'en est une autre d'être accueillie
dans ce tissu relationnel. C'est une chose d'avoir lu les rapports sur
les exactions et les violations des droits de l'homme lors de cette guerre
qui ravageait le pays, c'en est une autre de rencontrer les victimes réelles.
Apres qu'un mois se fut écoule, Christian Renoux arriva.
Devant nous s'annonçait un programme intense: l'animation des sessions
sur les « fondements de la non-violence active évangélique
» avec trois groupes différents, des rencontres
avec les représentants d'autres mouvements de paix ou d'ONG, et
surtout le temps passé avec le GANVE.
Le premier groupe était composé de 127 membres de Justice
et Paix, engagés à la base, dans des paroisses. Ils venaient
uniquement des huit paroisses du quartier. Là, ils sont
confrontes jour après jour à ce dont souffre la population:
les conflits de familles, d'héritage, de voisinage, le tapage nocturne
(notamment des sectes), le banditisme, les coupures de courant, le non-paiement
de salaires (avec parfois des retards de deux à trois ans), l'impossibilité
de payer les loyers et la perte du logement, le fardeau que représentent
les frais de scolarisation, la corruption, les accusations de sorcellerie
et leurs conséquences. Les membres de ces groupes de base ne sont
pas tous des avocats formés, loin de là. Ils se font aider
par des avocats, mais en premier lieu, il s'agit d'hommes et de femmes
qui ne se distinguent pas tellement des autres dans leurs quartiers, si
ce n' est qu'ils se sentent concernés par le devenir de leurs concitoyens,
qu'ils ne restent pas indifférents devant la souffrance, la violence
dans leur entourage, et qu'ils sont portés par la force que leur
donne leur foi.
Le deuxième groupe était celui des soeurs de Sainte Ursule,
venues des Etats-Unis, de la France et du Congo. A leur chapitre de 2000,
elles ont voté l'option suivante : « Comme éducatrices
de la foi, nous choisissons de prendre Ie chemin de la non-violence évangélique
dans tout ce qui fait nos vies, surtout dans nos relations avec les personnes,
la spiritualité, la création et les questions de justice
et de paix. »
Ce groupe s'est constitué après un séjour de Jean
Goss au Congo il y a 15 ans. Hildegard Goss-Mayr y était aussi
revenue il y a trois ans. Ses membres s'engagent pour lutter contre
ce qui paralyse l’individu et la société : l'injustice
et la violence. Ils apportent leurs analyses, leur parole, leur
regard d'espérance qui vient de leur conviction quant à
la non-violence. Voici quelques champs d'action de ces dernières
années :
-lutte contre la famine et le tribalisme a travers la
création des « champs de la paix ». Ces champs, dont
la création a été obtenue par des actions non-violentes,
ont par la suite tellement encouragé la population qu'aujourd'hui,
pratiquement tout espace disponible est cultivé. Ceci permet à
la population de vivre. Mais ce travail contribue aussi a la paix sociale
parce que les parcelles sont réparties de manière à
que les gens de différentes tribus, alors en conflit ouvert, deviennent
voisins et soient incités à collaborer.
-campagne contre la corruption à plusieurs niveaux
: accès réglementé, juste et transparent des commerçants
aux marchés; annulation des examens équivalents à
notre bac dans le pays entier en raison de la corruption des professeurs.
-On peut citer aussi le suivi journalier du dialogue intercongolais,
la diffusion des informations dans toute la ville dans le but de susciter
des réactions, la correspondance avec les médiateurs et
décideurs politiques à chaque étape pour leur faire
part de l'avis de la population, mais aussi pour leur rappeler sérieusement
leurs responsabilités.
-Et, actuellement, la campagne « Tous à l'école
». Il y a quelques temps, les associations de parents d’élèves
avaient pensé pouvoir remédier a la situation de déscolarisation
par des « frais d'intervention ponctuels », les FLP, une sorte
de taxe de scolarisation, censée améliorer les salaires
des enseignants qui étaient bien en deçà du minimum
vital. Ainsi, d’une certaine façon, les parents s’étaient
substitués a I'Etat. Or, les frais ponctuels sont devenus des frais
permanents et insupportables dans la situation actuelle de pauvreté.
Conséquence : le 8 septembre 2003, journée de la rentrée
scolaire, 72 % des enfants de Lubumbashi n'étaient pas
inscrits à l'école. Ce chiffre ira en augmentant
encore durant l'année scolaire, car beaucoup de parents qui ont
tout juste épargné la somme nécessaire pour les premiers
mois seront dans l'impossibilité de payer après Noël.
L'enfant quittera alors l'école. Quel sera l'avenir de ces enfants
? Et quel sera l'avenir d'un pays qui ne pourra pas appuyer sa reconstruction
sur une jeunesse formée et éduquée? Et que feront
ces enfants, ces jeunes, en attendant? Seront-ils élevés
dans la rue, par les lois de la rue, une loi de la violence?
Le GANVE ne mène pas ses actions seul. Sans cesse d'autres
se joignent à lui, et surtout des représentants
d’ONG oeuvrant dans le domaine du développement et des droits
de l'homme. Ainsi s'est progressivement formée la Socikat - la
société civile du Katanga (la province dont Lubumbashi est
la capitale). Ce sont des femmes, des hommes qui sont a la fois engagés
à la base et qui, en même temps, créent une vision,
des leviers d'action à travers les ONG et les Eglises dont ils
font partie ou à travers leurs communautés de foi (les musulmans
par exemple). Ce sont eux également qui sont aujourd'hui les plus
soucieux et les plus porteurs pour que la transition politique se fasse,
qu'elle aboutisse à des élections libres, transparentes
et démocratiques, et que le tout se passe dans un climat de non-violence.
C'est donc avec 80 personnes de cette société civile que
nous avons passe la troisième semaine de session. Une particularité
consistait en la présence de 27 femmes qui suivent actuellement
une formation de neuf mois destinée à les préparer
à des rôles de direction.
« Quelles sont les violences et injustices que nous subissons
et auxquelles nous participons ? » telle était la
question d'ouverture de nos sessions sur la non-violence active basée
sur l'Evangile.
Voici les réponses que nous trouvions sur le tableau
deux heures plus tard. Je les lis en termes de souffrance - et en termes
d'appels que se lancent les participants mutuellement. Mais certains appels
s'adressent aussi à nous.
Violences familiales : entre femme et mari, entre parents
et enfants ; mariage forcé et précoce (par exemple à
l'age de 12 ans) ; polygamie et polyandrie ; inceste. Dans le cas de veuvage
(dans certaines tribus), les enfants sont répartis entre les familles
des frères du mari décédé. La mère
perd ainsi en même temps son mari et ses enfants (et les enfants
perdent père et mère). II peut aussi lui être impose
un rapport sexuel avec un frère de son mari pour chasser l’esprit
de ce dernier.
Violences concernant les femmes: harcèlement sexuel,
viol, grossesses non souhaitées ; refus de collaboration des hommes
avec les femmes ou rejet de l'autorité d'une femme; discrimination
sexuelle ; mutilation sexuelle (excision).
Violences concernant les enfants : pédophilie
; enfants abandonnes dans la rue ; enfants non scolarisés ; abus
sexuel des jeunes filles de la part des enseignants.
Violences étatiques : vols armés de la
part des militaires et de la police; corruption ; lois injustes ; une
justice pour les riches, une autre pour les pauvres ; dictature et soumission,
silence de la population; les « frais d'intervention ponctuelle
» ; les examens achetés ; un Etat qui démissionne
au plan social ; les guerres, notamment les guerres « transférées»
par un pays tiers pour faciliter le pillage du sous-sol congolais ; l’exploitation
des mineurs (par exemple les enfants soldats). Et en plus: tribalisme
; anthropophagie ; accusation de sorcellerie. Dans ce contexte, quelques
situations pendant cette session étaient pour moi particulièrement
émouvantes.
Pendant deux pauses de midi, nous avons visionne ensemble une
cassette vidéo. La première était un documentaire
sur le processus de « vérité et réconciliation
» en Afrique du Sud. II était aisé de sentir combien
ces témoignages de pardon, mais aussi de refus de pardon, ces témoignages
des victimes et des bourreaux travaillaient chacun et chacune, tellement
ils remuaient une réalité si proche de la leur, tellement
ils touchaient à un niveau profond de leur vécu et à
l'espoir de chacun, de chacune. L'autre vidéo était le dessin
animé « Kirikou et la sorcière ».
Dans une société où la sorcellerie est une réalité
visible, cette histoire est chargée d'un autre poids, mais aussi
du message de non-violence, de « force dans la faiblesse ».
Le troisième exercice était celui des jeux de rôle
lors du travail sur la résolution des conflits : plusieurs des
violences et injustices mentionnées ci-dessus étaient mises
en scène. Le tribalisme, la sorcellerie, etc. y passaient. Le jeu
de rôle ou le « théâtre des opprimes» est
une occasion privilégiée pour les participants de se découvrir
acteurs, de découvrir l'impact de 1'inhibition dépassée,
le pouvoir de leur parole dite, de leur geste posé, de leur créativité
partagée. Les anglophones appellent cela « empowerment
». Un sociologue lushois (originaire de Lubumbashi) y voit l'essentiel
pour la reconstruction, le développement du pays: « L'empowerment
est un processus qui implique l'acquisition de la capacité de s'exprimer
et de se faire entendre, d'affirmer son identité sociale, culturelle
et civique, de retrouver la confiance en soi, de se rendre en mesure non
seulement de participer aux décisions mais, et surtout, de les
influencer et d'en partager la responsabilité [...] Car on ne développe
pas, mais on se développe. (Pamphile Tambwe, Reconstruction nationale
et développement en R.D.C., Kinshasa, 2003, p. 39 et 40)»
Finalement, nous avons eu l'occasion d'assister à un moment sacré
du GANVE. Deux a trois fois par an, les membres de ce groupe se retrouvent
non pas pour faire le point sur leurs projets en cours ou pour en préparer
d'autres mais pour s'arrêter ensemble et pour partager entre eux
une réflexion sur la question suivante : qu'est-ce que
la non-violence change aujourd'hui dans ma vie personnelle ?
L'engagement social, sociétal va de pair avec l'engagement personnel.
C'est parce qu'on se développe que l'on développe. Nous
étions privilégies d'entendre les joies et les doutes, les
peurs et les confirmations qui traversent ces hommes et ces femmes. J'étais
frappée par le côté existentiel de leurs témoignages
et par l'amitié forgée entre ces personnes si différentes
au fil des années, amitiés qui donnent une grande force
dans les épreuves vécues sur un plan personnel ou en tant
que groupe.
Plus que jamais j'ai réalisé combien la personne
humaine, et surtout celle qui est victime, doit être au centre de
1'action non-violente. Elle est la première à souffrir d'une
injustice, elle est aussi la première à connaître
les amorces de réponses, des solutions. Les solutions
durables ne se feront pas sans elle, sans sa pleine adhésion, sa
participation. Son expérience douloureuse peut devenir source créatrice,
libératrice. Plus que jamais j'ai aussi réalisé
combien la non-violence réside dans la faculté de faire
connaissance, peut-être pour la première fois, avec ce pouvoir
positif qui est en chacun et chacune de nous. Les porteurs de
la non-violence ne sont pas des surhommes, des « surfemmes ».
Ce sont des gens ordinaires. Seulement, ils ont peut-être fait la
découverte extraordinaire de ce pouvoir qui n'est pas moins qu'un
souvenir de l'image de Dieu en nous, de son pouvoir créateur, et
un avant-goût de la ressemblance à Dieu, qui fait de nous
des femmes, des hommes, des enfants capables de vivre en communion.
L'espoir du pays, de tout pays, ce n'est pas une idée ou
quelque chose: l'espoir du pays, ce sont ces personnes humaines.
Septembre 2003.
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